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Katrina Sark est candidate au doctorat au Department of Languages, Literatures, and Cultures de l’Université McGill. Elle se spécialise en analyse culturelle et en études urbaines. Katrina est la co-auteure de Berliner Chic: A Locational History of Berlin Fashion (avec Susan Ingram), et a participé au travail de recherche pour le livre Wiener Chic. Ses photos ont paru dans Inquire: Journal of Comparative Literature (2010), Berliner Chic (2011), World Film Locations: Berlin (2012), ainsi que sur son blog: http://suitesculturelles.wordpress.com/. Elle habite à Montréal.

Martin Parrot est documentariste, étudiant au doctorat en Humanities à York University, et blogueur/critique culturel pour monlimoilou.com.


Les espaces urbains, la vie quotidienne, et l’oeil de l’histoire
Entrevue avec Katrina Sark

J’ai interviewé Katrina Sark, artiste et chercheure en études culturelles, à l’Arts Café à Montréal, le 28 novembre 2012. Nous avons discuté de Montréal et de sa psychogéographie, de la photographie, des lieux familiers, de l’exil et de la vie quotidienne.

MP: Tu es à la fois photographe et chercheure. Y a-t-il des chevauchements entre tes œuvres d’un côté, et tes travaux de l’autre? Est-ce que tes travaux influencent ta posture, ton approche?

KS: Pour tout dire, ceci est nouveau pour moi. D’habitude je suis celle qui se trouve à ta place, celle qui interview des designers, des réalisateurs et des auteurs afin de documenter et d’analyser la production culturelle de la mode, du cinéma, de la photographie, de l’art, de l’architecture, etc. En tant qu’universitaire, ce sont les casse-têtes avec lesquels je travaille; je les analyse, je cartographie leurs continuités et discontinuités, les tendances, etc. Je les questionne en lien avec la culture d’une ville. Dans mes recherches, ce sont particulièrement les cultures de Berlin et de Vienne qui m’intéressent. C’est un peu un travail de détective, un peu un travail analytique, mais c’est aussi un travail interprétatif très amusant. Être une artiste –être en quelque sorte de l’autre côté– est nouveau pour moi.

MP: Tu compares la culture visuelle à un casse-tête. Sachant que des gens verront ta photographie, cette idée (celle du casse-tête) a-t-elle une influence sur ta pratique photographique? Travailles-tu en fonction d’un certain public?

KS: J’approche les choses différemment avec une caméra en main. En  photo, je tente de capturer un paysage, un lieu, un élément culturel, etc. ; je produis une image, et non un texte ou un casse-tête. L’acte d’interprétation est une image. Cela dit, que ce soit en tant que photographe, ou en tant que chercheure, je suis toujours en quête d’une certaine compréhension de ce qu’est un trait de culture spécifique. C’est en ce sens que mes deux activités sont liées, malgré leurs titres qui diffèrent. Comme tu peux le voir, je négocie sans cesse entre ces deux pans de mon travail.

MP: Travaillant ainsi avec des images, tu ne communiques pas comme une universitaire. Et le public n’est pas le même. Est-ce que je me trompe? Tu as deux blogues, Suites Culturelles et Les Carabinières. Dans les deux cas, tu présentes des extraits de ton travail académique ainsi que des essais photographiques sur les espaces urbains de Montréal, auxquels s’ajoutent quelques expérimentations visuelles. Qui visite ces sites web? Comment réagissent-ils à ton travail?

KS: Je pense avoir deux publics distincts pour ces blogues. Les Carabinières est avant tout un hobby. Je l’ai lancé lorsque j’ai eu ma première caméra. Initialement, c’était une façon pour moi de produire une photo par jour, et d’ainsi créer une archive d’images sur lesquelles je pourrais travailler ultérieurement. C’est en parallèle à cette expérimentation que j’ai commencé à lire sur la théorie en photographie. J’ajoutais des citations de ces livres aux photos quotidiennes publiées sur mon blogue. Mon père a toujours fait de la photo, et il parlait souvent de la composition de l’image, mais je n’ai jamais pris de cours de photographie. Cette première année m’a servi de cours. Le défi fut d’appliquer les théories, d’expérimenter avec elles à partir de mes photos quotidiennes.

Suite à ce projet de 365 jours, j’ai décidé de faire une nouvelle série de photographies quotidiennes étalée sur un an. Cette fois-ci j’ai opté pour des citations de livres variés, pas seulement de théorie photo. J’ai fini par ajouter des citations sur le bonheur et la pleine conscience à mes photographies. Je tentais de concrétiser ces idées, d’en faire des pratiques quotidiennes. C’est par la photo que j’y suis parvenu. J’imagine que c’est une autre façon d’archiver des moments, et de découvrir le monde.

MP: C’est cette pratique qui nous mène au thème de la vie quotidienne. Je l’ai mentionné plus tôt lorsque tu es arrivée: il y a des motifs récurrents dans ta photographie, des tropismes qui articulent l’image de façons bien particulières. Je crois que la vie quotidienne est vraiment ce qui organise les éléments formels de tes images, la composition. Tu l’as d’ailleurs dit toi-même: les images ordinaires et quotidiennes sont le matériau à partir duquel tu as beaucoup travaillé. Cependant, je ne limiterais pas cela à ton blogue Les Carabinières; je le vois aussi dans tes photos plus récentes, et ici je pense surtout à tes essais sur Montréal dans ton autre blogue, Suites Culturelles. Des thèmes s’y répètent: l’anticipation de la répétition de mouvements et de gestes quotidiens, des espaces où se croisent des éléments familiers et anonymes, des gros plans sur ce qui semble habituel et ordinaire, des frontières, des grilles et des réseaux, l’architecture vieillissante, etc.

KS: Oui, je pense. Mais ces thèmes apparaissent d’eux-mêmes, non? Ce sont les paramètres par lesquels j’ai produit les séries; le but était de prendre une photo par jour et non de chercher le spectaculaire, ou l’extraordinaire. L’association entre une citation et une image ne fonctionnait pas toujours, mais la possibilité était là, même avec une limite de 24 heures pour trouver chaque image. Ce qui pour toi regardant mes photos paraît immanent était pour moi tout à fait inconscient.

MP: De ta perspective, en tant que photographe, quelle est la relation entre l’essai photo intitulé Borders and Everyday Life in Montréal et les expérimentations quotidiennes? Cet essai, et en particulier la façon de le produire, a-t-il été influencé par tes séries expérimentales? Approches-tu toujours la photographie de la même façon?

KS: Il y a trois essais photographiques dans Suites Culturelles. Chacun d’eux m’a pris quelques semaines à créer. Sans la limite de 24 heures, je peux faire plus de recherche, et prendre plus de photos! Borders and Everyday Life in Montréal est l’essai le plus récent, et le premier commandé par un journal où je dois travailler avec un thème précis. L’essai précédent était Montréal’s Ruins of Modernity. J’ai toujours été fascinée par les ruines et les bâtiments en décomposition. L’expression « Ruines de la Modernité » est tirée d’une entrevue que j’ai faite avec une designer viennoise dont cette expression est la griffe. J’admire beaucoup ses créations, et j’ai toujours associé cette idée de ruines à Montréal.

MP: Pourquoi Montréal? Comment la ville est-elle liée aux ruines, et à la modernité?

KS: Il me semble qu’à Montréal, surtout depuis l’Expo 67, on trouve un désir effréné de construire, construire, construire… par-dessus tout ce qui est ‘vieux’, et ce particulièrement dans un style moderniste. Le temps a passé; il en reste les signes du rêve d’une ville moderne qui reste à faire. Des balises architecturales tiennent toujours, comme si elles avaient résisté, mais elles semblent sur le point d’être dépassées, détruites. Le stade olympique est un bon exemple. Il semble tout à la fois gelé dans le temps et hors du temps. On trouve plusieurs exemples de tels bâtiments à Montréal. On ne voit pas cela dans le reste du Canada. Vancouver est neuve et polie; comme dans la plupart des villes en processus de gentrification, les constructions de briques et les entrepôts des vieux quartiers sont transformés en condos, boutiques et restaurants. On observe cela aussi à Montréal, mais surtout dans le bas du boulevard Saint-Laurent.

MP: Comment cette sensation d’un bâtiment gelé dans le temps peut-elle être liée à l’environnement immédiat de ce lieu? Ici je pense surtout en termes de frontières spatiales et temporelles qui opèrent à travers divers quartiers de la ville.

KS: Ça dépend vraiment du site, mais au centre-ville, où la gentrification va de pair avec toute nouvelle construction, Montréal est similaire à d’autres grandes villes: la nouveauté se doit de tout imprégner. C’est ainsi qu’on détruit les ruines de la modernité. Ce sont la distance du centre-ville et la situation financière de la ville qui détermineront si la gentrification a lieu, et à quel rythme. Mais Montréal semble être dans une bulle, la gentrification y est plus lente qu’ailleurs. Économiquement, ce que cela signifie est simple : la gentrification n’a pas commencé de pleins pieds; la vieille architecture n’est pas protégée, elle est simplement laissée de côté, pour le moment…

MP: Dirais-tu que les vieux bâtiments sont des restes urbains?

KS: Oui, et c’est pourquoi le paradoxe est si intéressant: certains de ces lieux sont toujours fonctionnels. Ceci dit, ils sont ambigus: ils ont une relation en strates désorganisées au temps et à l’espace. Dans une perspective moderniste, ils sont démodés et devraient être mis à jour. J’aime ce paradoxe temporel.

MP: En regardant certaines de tes photos dans l’essai, je me demandais quels liens à la quotidienneté ont tes portraits des berges du fleuve Saint-Laurent, du vieux port, et des parcs urbains? En quoi sont-ils liés aux frontières, et au paradoxe temporel que tu as souligné?

KS: En méditant sur le thème Borders and Everyday Life, j’ai trouvé difficile de faire le portrait des frontières d’une ville comme Montréal. J’ai demandé à plusieurs amis de différents quartiers, et leurs suggestions ont confirmé mes impressions: le boulevard Saint-Laurent, le fleuve Saint-Laurent, etc. Par comparaison, dans une ville comme Berlin les traces de divisions sont beaucoup plus visibles. À Berlin, on peut voir les frontières ente quartiers, entre districts, entre communautés culturelles, et même entre périodes historiques. À Montréal, les divisions sont moins visibles; elles sont plus linguistiques et conceptuelles. C’est sans surprise que le boulevard Saint-Laurent est une frontière importante à Montréal. Historiquement, c’était une limite entre l’est et l’ouest, entre les francophones et les anglophones. Même si cette division ne s’opère plus de façon aussi tranchée, les gens se la remémorent ainsi. J’ai tenté de capturer cette idée, mais je ne pense pas y être parvenu. Je ne sais pas comment je pourrais faire! Quoiqu’il en soit, la photo montre une double frontière, celle au coin de la rue Laurier et du boulevard Saint-Laurent, qui est orientée est-ouest, mais aussi la limite entre le quartier du Plateau Mont-Royal et celui du Mile-End.

L’eau est aussi importante. Montréal est une île, et elle a des frontières naturelles évidentes. On trouve aussi des chemins de fer en grand nombre! Dans le Mile-End et dans Parc-Extension, ces derniers forment de véritables frontières souvent inconfortables. Dans le Mile-End, par exemple, il y a un gros viaduc. Les gens étaient habitués à prendre des raccourcis par les rails afin de se déplacer du boulevard Saint-Laurent à la rue Saint-Denis au lieu de faire un détour par la rue Saint-Urbain, vers l’ouest, pour ensuite revenir l’est. Il y a maintenant un garde de sécurité qui empêche les piétons de passer et qui distribue des contraventions. Le chemin de fer est pourtant beaucoup plus sécuritaire que le viaduc sur lequel les automobilistes conduisent à toute allure. J’ai donc commencé à penser à d’autres frontières, divisions, barrières, clôtures, etc. entre les quartiers et entre divers autres espaces urbains. J’ai aussi pris des photos de l’avenue Hutchinson, qui est la limite entre Outremont et le Mile-End. En flânant à pied, j’ai pris soin de ne pas dédoubler mes photos de projets antérieurs (Montréal’s Ruins of Modernity et Tracing the Remains of Montréal’s Expo 67). Mes premiers projets mettaient l’accent sur des éléments formels et sur les styles architecturaux de la ville. Borders and Everyday Life in Montréal capture plutôt les frontières spatiales – grandes et petites – de Montréal.

MP: Où ces projets t’ont-ils menée? Sur quoi travailles-tu maintenant?

KS: Le prochain essai photo sera en lien avec A Room of One’s Own.

MP: Le livre de Virginia Woolf?

KS: Oui, je l’ai relu récemment. J’ai été surprise de son actualité. J’ai donc décidé de prendre des photos des salons et bureaux de mes collègues qui servent à la rédaction de leurs thèses doctorales. L’emphase, étant donné le sujet de A Room of One’s Own, sera sur mes collègues femmes. Ces espaces de travail sont très utilisés, et pourtant ils sont pris pour acquis. Je voulais mettre cela en lumière. Tu sais, il y a souvent beaucoup d’effort et de créativité dans l’arrangement de tels espaces. Je trouve cela inspirant. Je veux capturer comment un texte ou un projet est produit, dans quel espace, et par qui. Je veux représenter les conditions physiques dans lesquelles s’exprime la créativité.

MP: Encore des archives du quotidien et du familier en gestes et événements. Y a-t-il une différence entre des archives d’images et de textes?

KS: Oui. On ne peut pas avoir autant de contrôle sur les images. L’image est toujours faite d’éléments inconscients saisis par la caméra. Ces éléments vous surprennent, que ce soit des significations multiples et apparemment contradictoires, ou des éléments qui apparaissent en latence, ceux que vous ne voyiez pas au moment de la prise de photo. Parfois ces éléments ne sont pas désirés, parfois ils vous permettent de signifier plus fortement ce que vous vouliez. Il est donc plus difficile de contrôler une image qu’un texte. Avec l’écriture et la langue, on peut contrôler le menu détail de toute signification. Je veux préserver la puissance imprévue de l’image. Je n’utilise donc pas Photoshop; je ne retravaille aucune image. Cette approche me limite un peu, mais je la préfère. Reprenant l’exemple du boulevard Saint-Laurent, j’aurais pu retravailler ma photo afin de signifier ce que je voyais, en d’autres mots ce que tout le monde connaît de l’endroit, mais j’ai préféré laisser la photo s’exprimer.

MP: Tu as photographié Berlin, Toronto, Vancouver et Vienne. Qu’est-ce qui est spécifique à Montréal? Comment le paysage urbain réagit-il à ton travail? Est-ce différent?

KS: Les frontières de Montréal sont souvent intangibles. J’ai mentionné Hutchinson. Cette rue ressemble à toutes les autres, et pourtant c’est une limite. J’ai fait la rue à vélo du sud au nord, et je suis dans l’incapacité de dire où commencent et où se terminent le Mile-End et Outremont. C’est très intéressant! À Berlin, par exemple, les marques de divisions sont évidentes. Bien sûr, les deux villes n’ont pas la même histoire.

MP: Marcher ou traverser la ville à vélo à la recherche de marqueurs frontaliers a-t-il affecté comment tu prends des photos, ou comment tu conçois ton travail?

KS: J’aime que des photos puissent être des échecs ou des succès. J’aime le fait que, prenant ma caméra, je ne suis jamais certaine de réussir à capturer ce que je désire. J’aime les surprises, elles sont comme des moments d’épiphanies. Les détails voilés au moment de la capture d’une image, ceux qu’on ne voit que plus tard, sont ceux qui enseignent à voir le monde avec plus d’empathie. Ceci dit, ces moments ne peuvent pas être planifiés. Certains approchent leurs images avec des concepts en têtes; ils les modifient en post-production afin qu’elle s’intègrent dans leurs projets. Une telle approche ne m’intéresse pas, car je ne cherche qu’à capturer des moments réels. J’aime forcer mon regard à se poser sur les choses autrement, surtout les sites célèbres, comme le moulin Five Roses à Montréal. Dans de tels cas, j’utilise une lentille 35mm, ce qui me force à mettre l’emphase sur les petits détails au lieu de voir l’architecture à plus grande échelle. Mon premier projet photo était avec une lentille 50mm, ce qui est encore plus limitant! C’est ainsi que j’ai appris à communiquer une idée, ou une image, par ses fragments. Si tu connais Montréal, tu n’as pas à voir le moulin Five Roses en entier pour le reconnaître; l’imagination le complète aisément. Une telle approche permet de créer de la nouveauté avec le déjà connu.

MP: Lorsque tu mentionnes Saint-Laurent et Hutchinson, ou lorsque tu parles de l’attente, de la capture de l’intangible, etc., il me semble que tu cherches à cerner quelque chose de bien spécifique: l’expérience d’une situation. As-tu des attentes en ce qui à trait à la réaction des gens à tes images? Pour qui ces documents sont-ils produits?

KS: Honnêtement, je ne sais pas. Jusqu’ici, lorsque je regarde les impressions des gens, je pense avoir réussi à communiquer par image. Par exemple, j’ai pris des photos du toit de l’EMP Museum de Seattle conçu par Frank Gehry. Le toit reflète la lumière du soleil de façon bien particulière. Certaines personnes se sont senties interpellées par cette photo, ils ont reconnu l’endroit. Leurs sourires témoignent d’une certaine reconnaissance, ce qui signifie aussi: « Je comprends ta langue, et ce que tu veux dire. » J’adore cela. Pour moi, c’est un peu comme de la poésie.

MP: Bien dit. Merci beaucoup pour l’entrevue, et pour m’avoir fait visiter Montréal à nouveau pour la première fois…

KS: Avec plaisir!

Pour les photo-essais de Katrina Sark, rendez-vous à: http://suitesculturelles.wordpress.com/photography/photo-essays/


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